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parigiGiocattolisilenziosi80x220cm

Parigi, Giocattoli silenziosi,
de la série: Palais de Paroles
Impression photographique sur le collage des pages de livres anciens
Op. n. 1/5, 2015,
cm
80 x 220 x 4
Collection privée

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La voix de la ville

Simona Bartolena, Historienne de l’Art

"Les villes, comme les rêves, sont faites de désirs et de peurs", écrivait Italo Calvino dans son oeuvre célèbre Le citta invisibili. C'est presque inévitable : devant les Palais de Paroles de Nicolo Quirico, la pensée va au texte de Calvino, aux villes qui se ressemblent de plus en plus et qui, si l'on sait les écouter, répondent à nos questions. C'est justement sur la voix de la ville que se concentre ce projet séduisant de Nicolo Quirico. Comme les anges de Wim Wenders, nous observons la ville d'un point de vue insolite, nous atteignons son ventre et nous écoutons sa voix, mieux encore : ses mille voix. 

Une tour de Babel de voix hétérogènes, de sons, de mots, de mélodies et de bruits...murmures, cris, pensées, souvenirs. La vie, en somme, puisque la ville est, avant tout, pour le bon comme pour le mauvais, un lieu vital et dynamique, en constante mutation. 

De la ville, Nicolo Quirico sait dérober l'âme, s'arrêtant, presque par hasard, sur les multiples édifices qui la composent : palais d'époques différentes, de styles différents, pensés pour divers modes de vie et mis en relation, parfois de façon presque uniformisée, dans la trame inquiète et nerveuse du tissu urbain. Des lieux historiques aux bâtiments plus insignifiants, le regard de l'artiste cours ça et là, à travers les rues des villes qui lui sont proches, qui en un certain sens lui appartiennent le plus, professionnellement et culturellement parlant : Milan, Côme, Lugano... Son regard se désintéresse de la qualité architecturale ou de l'importance historique de l'édifice, tout comme de son coté esthétique. Son attention est totalement tournée vers la vie qui s'est écoulée, qui s'écoule et qui s'écoulera en ces lieux. Aux cent, mille histoires qui se sont déroulées entre ces murs. Ceux de Nicolo sont des palais faits d'hommes, habités par des hommes qui évoluent dans des villes peuplées d'hommes. 

C'est peut-être pour cette raison que ce sont les palais qui, à un premier regard superficiel, semblent tous égaux, des présences monolithiques sans vie et sans mérites esthétiques, des objets immobiles privés de toute vertu, ce sont justement ceux-là qui font entendre le plus leur voix. Mettons de coté un instant le savoir ; oublions leur rôle dans l'histoire de l'architecture, laissons de côté les raisons, les recherches et les expériences formelles qui parfois se cachent derrière ces édifices. Traitons-les un instant comme les perçoit le regard du passant, de l'homme quelconque, écrasés par leur dimension et leur uniformité désarmante, aliéné par leur forme géométrique et peu enclins au dialogue. Peu importe qu'il s'agisse des formes innovantes et élégantes de la célèbre Tour Velasca ou celles inutiles et banales d'un bâtiment de périphérie : ceux-ci nous apparaissent tous comme de monstrueux édifices inanimés, tristes et désarmantes cathédrales d'une modernité qui ne tient plus compte du projet urbanistique, de la beauté publique et du lieux de vie. Le regard de Nicolo a su passer outre la dure écorce de ces bâtiments, pénétrant dans leurs parois, dépassant le ciment et la pierre de leurs façades, pour écouter leurs voix. Ces voix qui sont restées piégées dans leurs murs, qui portent en elles le témoignage de ceux qui, dans ces bâtiments, ont habité pendant des jours, des mois, des années, voire pendant toute une vie.

Depuis longtemps dédié a des projets qui dépassent les frontières entre les arts et qui mettent en dialogue les arts visuels et la littérature, Quirico a imaginé d'analyser les bâtiments avec une machine "ecophotographique", un système d'enquête diagnostique qui utilise les ultrasons pour capturer l'écho des habitants. Et voici que, avec un escamotage extraordinaire (Les pages de livres multilingues imprimés à l'époque où ces bâtiments furent construits), les édifices prennent vie, explosent de vibrations vitales, libèrent des sons, des mots, des images, des souvenirs...en rendant visible la voix de la ville, son âme plus profonde. Entre photographie et peinture, avec leurs superficies de matière qui animent la fixité des images, les Palais de Paroles offrent des sensations visuelles, sonores, tactiles et même olfactives, proposant un point de vue nouveau sur des panoramas qui nous sont tellement familiers que nous n'y faisons plus attention. Un projet qui, tout en se concentrant sur des édifices réalisés il y a plusieurs décennies, invite également à une possible re conception des espaces urbains actuels, qui ouvre à des réflexions importantes sur le rôle de l'architecture dans l'époque moderne et qui semble, parfois, faire un clin d'oeil aux architectes et aux urbanistes d'aujourd'hui, les invitant à repenser l'espace citadin dans une mesure plus "humaine" et accessible, en dialogue constant avec l'environnement et les utilisateurs des édifices projetés. 

C'est pour cela que Palais de Paroles n'est pas un simple projet d'art visuel : il ouvre le débat, stimule les pensées, implique l'individu - et pas seulement l'expert du secteur - avec un regard ample, critique, intelligent, global sur la réalité qui nous entoure.


Portraits parisiens

par  Alessandra Frosini, Historienne de l’Art

« Paris n’est qu’un songe1 » d’une vie secrète qui anime la ville, faite d’histoires, de littérature, de musique et d’un passé qui se fond avec le présent et dont se nourrit, avec une grande force, la présence irréductible et corporelle de la ville. Une poésie unique qui a imprégné inévitablement les pierres d’une ville en permanente transformation, qui a inspiré au cours des siècles un nombre infini d’artistes et d’écrivains et que Nicolò Quirico a su regarder et interpréter par son œil intérieur, afin de nous rendre un distillat d’histoire et de vitalité, en dévoilant à l’extérieur la partie intime des choses. 

Dans le cycle des œuvres titrées Photo Paris, présentées pour la première fois au public, ce que nous observons est une vie prête à s’animer, de manières inattendues et surprenantes, d’une façon très semblable à ce qui se passe dans La boîte à joujoux de Claude Debussy, suggestion d’où commence le travail de Quirico sur la ville lumière. Dans le ballet de Debussy, consacré à l’enfance pour le théâtre des marionnettes, les joujoux, en profitant du calme de la nuit, sortent de la boîte où ils sont enfermés pour vivre leur vie autonome par rapport à celle « connue » par les êtres humains, mais dans une large mesure parallèle, où se succèdent des amours, des batailles et des accrochages. 

Sous les lentilles de cette double vie s’animent également les œuvres de Photo Paris, dominées par des « acteurs de théâtre urbains » et des « joujoux silencieux ». Ils sont bougés par un « marionnettiste » imaginaire dans l’espace occupé par des bâtiments visionnaires qui nous surprennent pour leurs architectures ainsi que pour les vues originales avec lesquelles ils sont proposés par l’artiste au regard de nous tous : des bâtiments-baleines ou des palais-fusées, des immeubles qui se mettent en relation entre eux comme question et réponse ou qui vivent en communauté ou en opposition en termes de vues et de volumes. 

Paris s’anime ainsi, en vivant une double réalité de ville réelle et rêvée, dont la magie semble s’allumer dans les figures colorées qui la peuplent : des sculptures, des installations et des figures dont la ville est riche et qui vivent apparemment apaisées, mais qui sont prêtes à être découvertes par l’œil filtré de la photographie. Et voilà, au lieu des petits soldats et des poupées, les présences sont représentées par l’araignée rouge d’Alexander Calder ou par les personnages de Joan Mirò, par les figures de Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle dans la fontaine du Beaubourg ou par les tuyaux du centre Pompidou, par les kiosques aux entrées art nouveau du métro de Paris de Hector Guimard, ou encore par les chaises vertes du Jardin des Tuileries. Chaque forme concrète et visible et chaque détail architectural deviennent partie intégrante d’un labyrinthe, symbole d’une perspective que le regard contemple attentivement afin de trouver, après une lente observation, la trace d’un parcours caché.

De cette manière nous arrivons à percevoir les voix provenant de palais apparemment muets, à une architecture qui, en tant que discipline de l’organisation de l’espace de l’être humain, devrait parler au travers de ses formes de la vie de ceux qui l’animent. Les palais deviennent donc des conteneurs, eux aussi des boîtes à joujoux, qui contiennent les joujoux-citoyens, absents de ces images, des présences floues et cachées dont nous pouvons quand même deviner les voix, prêtes à nous parler par le biais de l’architecture. 

À la véritable lecture de l’image, basée sur des critères extrêmement rationnels et mesurés, s’ajoute également cette lecture évocatoire, qui renvoie à la mémoire et aux possibilités liées à l’existence même. Si au départ nous avons l’impression que Quirico désire focaliser l’attention sur un objet précis, ensuite nous nous rendons compte que son intention est celle de nous amener dans un monde ouvert et en suspens, où chaque élément, en se montrant, montre également un au-delà et renvoie à un lien infini de correspondances subtiles, que nous sommes invités à rechercher. C’est comme si le cadrage s’ouvrait sur un ailleurs qui traîne le regard dans les choses et l’intérieur des choses vers le regard, en le dilatant vers toute direction. 

Comme dans un microcosme, chacune de ses images contient quelque chose qui va au-delà du temps contingent et de notre rationalisme narcissique, toujours tendu à plier la réalité à nos attentes. La recherche est orientée vers une façon de voir dominée par les mouvements du regard, qui se nourrissent de temps lents, presque méditatifs, à même de s’enfoncer dans les plis de la réalité pour faire émerger l’écho de souvenirs et d’expériences presque refoulés.

Les œuvres de Quirico sont des contractions de l’image réelle avec l’image rêvée et celle construite, des images chiffrées avec plusieurs possibilités de lecture à deviner et à découvrir, en partant de l’horizon d’une ville. Il s’agit d’antidotes contre la vitesse de consommation des images actuelles, qui se réalisent en nous suggérant des départs, en nous confiant une sorte d’« aperçu » montrant la totalité sans devoir la léser, mais au contraire en déclenchant une réflexion sur les potentielles réalités qui se croisent. Voilà pourquoi les photographies sont insérées dans un schéma d’axes cartésiens qui créent un réticule géométrique de perspectives précises et méditées où les images deviennent métaphore d’un parcours rationnel et humain, dans la multiplicité infinie de l’expérience.

Dans Photo Paris, Quirico se mesure avec une ville qui est depuis toujours au cœur de l’imaginaire collectif et qui compte une liste presque infinie de regards et de cœurs capturés par son charme. La photographie, née justement ici sur les bords de la Seine, a nourri la ville d’un amour partagé et beaucoup de photographes ont représenté Paris au travers de ses multiples formes : à commencer par Daguerre, inventeur avec Niepce de cette nouvelle forme d’art, en passant ensuite par Marville, Atget, Lartigue, Brassaï, Kertész, Ronis, Doisneau, Capa, Cartier-Bresson, Erwitt et beaucoup d’autres. 

La voix de Quirico s’ajoute claire à celles-ci, avec une recherche n’étant pas focalisée sur une condition de la quotidienneté dans laquelle se mesurer ; les siennes sont des images qui nous ravissent car elles regardent la ville dans les yeux, sans aucune concession à l’intentionnellement beau, en nous appelant à une nouvelle découverte, qui peut avoir lieu sur plusieurs niveaux. 

D’ailleurs, le processus de vision est toujours ambigu et jamais fermé et comme dans d’autres de ses cycles (London Calling, par exemple), les constructions qu’il réalise ont une possibilité infinie de renvois, au travers des images et des mots écrits, au travers du rapport qui lie la réalité à son passé et à son futur ainsi qu’à ses possibles interprétations. 

Même la technique est celle à laquelle Quirico nous a habitués, une de ses marques distinctives : une structure complexe de reprises multiples recomposées dans un collage et imprimées sur les feuilles de vieux livres, des œuvres uniques qui, dans ce cas, trouvent comme « base » les livres achetés sur les étalages le long de la Seine. Des textes, non seulement en français, de littérature, d’art, mais également d’ingénierie, rendus tout au plus indiscernables et illisibles, qui constituent l’âme cachée, qui par moments se fait jour, des œuvres qu’il réalise. 

L’image cache ainsi l’évidence d’une connotation liée au langage verbal, où la superposition entre signes iconiques et non iconiques trouve un équilibre sage, qui se concrétise comme présence visuelle à même de considérer la vie des formes et des personnes. Une façon pour franchir le langage de la photographie et retrouver le temps d’un regard approfondi afin de pouvoir comprendre le « fonctionnement » de l’œuvre, le jeu subtil de renvois existants. Les pages des livres à la base des œuvres créent un flux de voix indiscernables, de mémoire et de vie en même temps, qui les matérialisent et en deviennent la structure, en les rendant des pièces uniques.

Dans un jeu à rebours, à la fin de notre parcours nous sommes arrivés à l’œuvre-installation choisie même comme image de couverture de ce catalogue : le flux de voix se concrétise dans un « palais de mots » et est projeté vers l’extérieur, en nous orientant vers rue Simon-Crubellier n. 11, la rue imaginaire du palais inexistant conçu par Georges Perec dans son roman La vie mode d’emploi. Les événements de cet « iper-roman » se déroulent dans un pâté de maisons de dix étages de dix pièces chacun formant un bicarré de cents éléments, dont la façade avant permet la vision immédiate et simultanée de chaque pièce. 

Dans le récit, qui procède selon le schéma du mouvement du cheval dans le jeu des échecs, chaque pièce sera touchée, exception faite pour une, qui restera la seule à n’être jamais occupée par aucun des événements racontés des cents années de vie du bâtiment. Cent photos composeront le bâtiment-simulacre de rue Crubellier n. 11, un jeu de préparations et de signes qui se croisent ayant comme but la volonté de distinguer et de voir au-delà de l’image : « L’être ou le néant, voilà la problème. Monter, descendre, aller, venir ; tant fait l’homme que finalement disparaît. Un taxi l’emmène, un métro l’emporte, la tour n’y prend garde, ni le Panthéon. Paris n’est qu’un songe2 ». 

1-2  R. Queneau, Zazie nel metro, Einaudi, Torino 1970, p. 67. 

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